Les avions de ma vie
C’est extrait de l’un de mes carnets intimes de 5ème (j’ai apporté quelques corrections et modifications au texte original, elles portent seulement sur les didascalies mais pas sur les phrases transcrites). Ça m’émeut de me remémorer cette discussion avec mon éducateur…
Je regardais distraitement ce matin là pour la millionième fois les feuillets de couleur qui tenaient sur le mur avec des punaises.
— Franchement M’sieur, c’est chaud, je sais pas quoi dire.
J’avais dit ça vaguement. J’avais pas trop envie de faire l’effort d’organiser mes souvenirs, puis essayer d’y trouver une cohérence ou même assez de vraisemblance avec celui que j’étais maintenant dans ce bureau.
— Tiens M’sieur pourquoi vous avez écrit sur votre note me concernant Ambulant ?
— Ne l’es-tu pas ? il a répondu souriant.
J’ai détourné mon regard du mur vers mon éducateur assis à son bureau qu’on m’avait collé un an plus tôt pour m’être fait renvoyé en sixième de mon collège. Il me regardait toujours avec le sourire, mais en vrai il regardait tous les jeunes qu’il suivait avec ce même sourire pour la confidence.
— Oui ! que je me suis exclamé. Je suis un aventurier.
J’ai fait alors un revolver avec mes mains, les index collés l’un à l’autre je visais la fenêtre où le temps me faisait songer aux espérances d’une journée unique et ultime comme toutes les autres que j’avais vécues cette année-là.
— Oui je suis un sacré aventurier, que j’ai répété menaçant en pointant maintenant mon revolver sur mon éducateur. À votre avis qu’est-ce qu’on voit si on regarde le soleil à cent kilomètres ?
— J’sais pas.
Il me souriait toujours mais j’ai senti une fêlure. Je me suis senti terrible à lui pointer mon revolver.
— Une intense lumière, il a jouté.
J’ai laissé tomber le revolver pour aller m’asseoir sur la chaise et je me suis affalé les bras croisés sur la table.
— Bippp ! Faux ! On doit voir comme quand on a un flingue pointé sur soi. Enfin… C’est que je me suis dit l’autre jour
Je le regardais dans les yeux le menton sur mes bras toujours croisés sur le bureau.
— Écoutez, j’ai repris après un petit silence. Nous savons tous les deux que c’est du chiqué votre job. Vous m’avez servi à rien et moi, je vous sers à avoir un salaire et tantôt à vous apprendre deux trois trucs. Le chemin que j’ai parcouru cette année quel qui soit, je l’aurais fait avec ou sans vous.
— Alors continue-moi à m’apprendre et réponds : qu’est-ce que tu as appris au cours de cette année ?
Il était devenu sombre comme un bois desséché qu’on voit sous un jour qui meurt. Je me suis redressé du bureau et j’ai ri.
— Voilà, on y est ! Je vous jure qu’on est là dans quelque chose de pas mal !
— Pourquoi ? sous le ton de la surprise
— Parce que j’ai l’impression que la réponse pour vous est importante… Heu… je veux dire qu’il y a de l’enjeu ! Oui c’est ça ! De l’enjeu !
J’arrêtais plus de m’esclaffer en me tordant sur la chaise et pendant ce temps il m’observait patiemment. Quand j’eus fini, il a repris :
— Alors ?
— Déjà est-ce que vous allez faire un bilan positif de nos rencontres bidons ?
— Ça me regarde, dit-il péremptoire.
J’ai fait mine que je ne savais pas trop si je devais lui répondre, juste pour le plaisir parce que je mordais d’envie finalement de réfléchir à sa question.
— Bon. J’espère que c’est la dernière fois que l’on se voit, que j’ai dit après un silence avant la tempête.
Je me suis levé et je suis allé vers la fenêtre placée derrière lui pour écouter le langage de la rue et des choses muettes. Le soleil éclaboussait tout l’espace, même les gens qui attendaient sur les marches de la CAF semblaient rayonner de joie à attendre. J’ai fermé les yeux pour chercher au fond de moi ce que j’étais devenu depuis cette année.
— Déjà j’ai appris que les gitans sont pas du tout ce que les gens en pensent !
Je me suis remis à divaguer avec zèle.
— Les gitans, je vous jure que ce sont des véritables amis ! Un gitan qui t’aime, il fera tout pour toi ! Dans ma classe, y a que des gitans et ils sont super ! Ha ça oui ! Ils sont impeccables
— Ça compte pour toi ? il m’a demandé assis confortablement sur sa chaise rotative
— Et comment que ça compte ! Moi je peux tout faire pour les gens pourvus que je sente qu’ils sont capables de tout pour moi aussi…
J’ai détourné à nouveau mon regard sur la fenêtre pour me calmer et j’ai fermé encore les yeux pour mieux me remémorer l’année passée.
— Bon ça va être difficile de mettre des mots clairs sur que je vois…
— Tu peux essayer… ?
Je me suis souvenu de mon retour vers la France du Sénégal. J’ai pris l’avion seul cet été et à l’allée comme au retour j’avais fait une escale de cinq six heures à l’aéroport de Bruxelles et ces deux fois-là il avait plu.
C’était étrange d’être dans cet aéroport, pas trop rempli alors que quelques heures auparavant au Sénégal sous une chaleur d’enfer une vingtaine de personnes étaient venues me serrer fort dans leur bras en me faisant faire la promesse de revenir l’été prochain.
J’étais assis devant la grande baie vitrée qui donnait sur les longues pistes qui mènent à des endroits tout patatrac. La pluie était terrible cet après-midi. J’avais de la peine quand je pensais que tous ses avions étaient autant d’avion qui allaient vers des lieux clairs et simples.
— Je vois…, a-t-il dit conciliant.
— Non vous ne voyez pas…
Je regardais la rue de la fenêtre et je me voyais comme dans cet aéroport devant la baie un an plus tôt. J’étais pas loin de pleurer.
— Je pouvais plus me faire à l’idée d’avoir quelqu’un derrière moi, à me dire ce que je devais faire «Prince, fais ça» ou des «Prince, faut faire ça comme ça» ! J’en pouvais plus d’être captif ! Des obligations ! Des obstacles ! Des cadres ! La pluie, c’était l’autorité et ces avions, c’était les avions de ma vie… Vous comprenez quand je vous parle ?
— Je comprends…
— Mais l’arrivée dans le collège du Neuhof, ça m’a libéré… Je sais pas comment dire autrement… Avant quand j’étais à la doc, c’était rare qu’une journée fasse plus qu’une journée et aujourd’hui, je vous jure que des fois j’ai l’impression que les journées durent au moins une année tellement elles sont intenses.
J’étais maintenant amusé par la certitude que cette journée ne finirait jamais.
— Nous nous disons au revoir ? m’a lancé chaleureusement mon éducateur.
J’ai ramassé mon sac-à-dos qui contenait mes affaires d’école.
— Adieu Monsieur.
Je lui ai dit ça sans prendre la peine de me retourner et quand j’allais franchir la porte, il m’a lancé
— Prince, tu sais un jour les journées vont revenir à une journée pour toi.
Il avait dit ça très railleur.
— Comment vous le savez ?
— Je le sais…
— C’est ça l’enjeu pour vous ? Vous êtes déjà mort quelque part et vous voulez revivre ?
Les rayons lumineux qui enflammaient son visage ne parvenait pas en extraire le noir.
— Nous verrons, dis-je
— Oui, nous verrons.
Je l’ai quitté.