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Sur le banc

juillet 5, 2011

C’était le samedi. Le train filait pour Paris, j’étais pressé d’arriver ; tellement que je me suis mis à faire le con. Un mec typé US se dandinait en écoutant du hip hop qui lui sortait du casque. Faut dire qu’il y a toujours une flopée de gens qui se dandinent quand ils écoutent du hip hop. Quand il a enlevé son casque pour se dégourdir les oreilles, je lui ai demandé s’il n’était pas rappeur parce qu’il me rappelait quelqu’un que j’ai vu en magazine. Je lui ai dit ça juste pour rigoler pour lancer la conversation et peut-être plus si affinités (?)

— Ouais, je suis du Mafia K’1fry…, me répond-il.

— Non, c’est vrai ?!

J’ai fait genre j’étais impressionné et tout. Je vous jure que je peux être con des fois. Tout le trajet, je l’ai poussé toujours plus loin dans son mensonge, ça me faisait rire. C’était dégueulasse, mais ça me faisait passer le temps.

À Montparnasse, elle m’attendait dans sa robe courte et ses talons, elle s’est approchée avec un petit sourire qui découvrait légèrement ses deux jolies incisives centrales, “immaculément” blanche comme les petits lapins ; ça lui faisait un genre ingénu ; elle avait sa petite coupe de cheveux mi-longs à frange droite. Tout ça, concourraient à lui donner un air coquin.

— T’as bien voyagé ? en approchant ses lèvres à ma joue.

— Ça peut aller…

L’impact de ses lèvres sur ma joue était doux, j’ai pensé. Faut que j’arrête de penser à des conneries.

Elle s’est accaparée l’un de mes sacs.

— C’est bon, je peux gérer ça tout seul !

— Tu rigoles ou quoi ? Allez donne-moi un truc à porter.

Mince, j’en étais encore à penser à ses lèvres sur ma joue.

Elle portait sa robe noire et ses talons qu’elle aimait parce qu’elle les trouvait classe. Elle lui donnait un peu de hauteur, elle se trouvait trop petite. Mais vous savez quoi ? On est jamais assez grand. Je ne lui ai pas dit.

Bon, elle insistait vraiment pour porter un de mes sacs alors je lui ai fait le plaisir. Elle se débrouillait mal avec le sac, mais j’avais envie de voir comment elle gérerait la situation. Des fois les gens, font en sorte de te faire comprendre de leur venir en aide. Je m’attendais à ce qu’elle me lance des petits regards de détresses ; juste ce qu’il faut pour que je me dise : «elle a besoin d’aide, mais je suis pas sûr, donc dans le doute, je vais lui proposer de reprendre le sac». Elle n’a rien fait. Elle filait lentement avec mon sac, mais elle filait. C’était un petit détail, mais ça collait impec avec l’image que j’avais d’elle. C’était une battante. Elle était sensible et tout, je dis pas. J’avais dû la voir deux-trois fois faire quelques larmes pour deux-trois fois rien — selon moi — mais je vous jure qu’elle n’est pas du tout du genre à baisser les bras.

Dans le métro, j’ai eu un coup de barre et j’avais pas trop envie de parler, mais elle, visiblement si.

— Tu sais quoi ?

— Non je sais pas…

— Le prince de Monaco devait se marier avec je sais pas trop qui, et la fille a découvert qu’il avait une aventure ailleurs !

— Ça arrive…

— Quoi ?

— Les aventures…

— Tu trouves ?

— Ça arrive… C’est la vie quoi.

Elle a continué sur autre chose et tout.

— Voilà ce sont un peu les popotins du moment qui nous occupent à France Inter, elle me dit un peu gênée.

À vrai dire, je m’enfoutais pas mal des popotins de France Inter où elle travaillait sur une émission d’été, mais n’empêche que ça m’intéressait quelque part. Je veux dire qu’elle savait que j’en avais rien à faire de tout ça, même si ça me dérangeait jamais qu’on me parle de potins, mais qu’en même, elle m’en parlait. Rien que pour ça, je l’ai adorée d’une certaine manière. Elle était timide de me raconter tout ça, mais elle le faisait bordel, elle était rentre-dedans. Ouais, les potins m’intéressaient pas, mais la situation, je l’adorais.

— Comment ça se passe à France Inter ?

— Les filles avec qui je bosse, sont super ! Y a une bonne ambiance.

— Quel effet ça fait d’être élue parmi les centaines de milliers de gars qui rêvent de bosser à Radio France ?

— Trop la classe ! un peu surjoué et un peu ironique. Non mais c’est juste pour l’été…

— Mais c’est déjà pas mal d’être monteuse sur une émission… T’es un peu la tête pensante dans l’ombre de l’émission.

Le soir, on était chez une copine à elle où elle squattait avant de reprendre l’appartement d’une autre pote à elle qui s’en allait pour la Bretagne. C’était une soirée plutôt clichée. En fait à Paris, toutes les soirées sont un peu clichées. Des fois je suis persuadais que les gens qui vont dans les soirées parisiennes ont — tous — bien assimilé comment on décrivait les soirées à Paris dans le cinéma et ils reproduisent à l’identique. À moins que les gens qui font les décors dans les films ont su tirer les grandes lignes de toutes les soirées merdiques parisiennes. J’étais fatigué et les gens parlaient avec des voix fatiguées ; j’avais l’impression qu’entre chaque taf de cigarette, ils me lançaient indirectement : «J’ai tout vu, rien ne m’intéresse».

Et moi, j’avais envie de leur transmettre alors un truc pompeux du genre : «Vous savez, je suis auteur-réalisateur et vous ?».

Ce qui n’est pas tout à fait vrai et ce qui n’est pas tout à fait faux que je suis auteur-réalisateur, mais je tends à l’être complètement.

J’arrivais pas du tout à être dans l’esprit de la soirée, j’étais dans un coin de la pièce à penser à je ne sais quoi. Mon défaut, c’est vraiment celui-ci, je suis toujours à rêvasser et là, le temps pour moi se joue au ralenti, devient infiniment intense, je décortique mes sensations à l’infini jusqu’à lire dans la situation présente. Elle est plusieurs fois venue vers moi pour m’inviter à danser, mais j’étais pas dans l’esprit. J’ai qu’en même fait un effort quand l’hôte de l’appartement a essayé de m’entraîner pour danser ; j’ai un peu dansé, un peu en faisant semblant. Elle m’a dit qu’elle avait lu une de mes nouvelles — celle que j’avais écrite à Elle parce qu’on s’était dit que nous devions nous écrire. Elle l’avait trouvé remarquable me disait-elle. Ça m’avait touché, mais j’ai juste fait un petit sourire coincé. Je vous jure que je suis un crétin fini, j’aurais dû lui faire un grand sourire et même pourquoi pas lui faire une grosse bise. Plus tard, j’ai décidé de me bouger chez un pote à l’autre bout de Paris. À peine ai-je fait le premier changement de rame de métro qu’il n’y avait plus de métro ; il était presque 2 heures du matin. Alors j’ai pris un bus de nuit pour revenir en mon point de départ. Quand je suis descendu du bus, il m’a fallu un peu marcher. Au loin dans la vaste nuit, elle m’attendait près de la rame de métro Belleville. Elle s’est approchée de moi, elle était contente de me revoir, ça m’a fait plaisir, elle a pris doucereusement le sac avec mon ordi portable. Et on a marché.

— Tu veux qu’on se pose sur un banc ?

— Ha ouais carrément.

Il faisait bon ce soir-là.

— Prince, je sais que tu t’en fous de ce que je te raconte…, un peu les joues rouges. Mais moi, je m’en fous que tu t’en foutes !

— Je t’assure que je m’en fous pas. J’aime quand tu me parles de ce qu’il y a dans ton cœur et dans ta petite tête ! C’est vrai que j’entends pas toujours exactement de quoi tu me causes… mais je te jure que je suis à fond avec toi ! Sur ma vie ! J’observe scrupuleusement tes gestes, quand tu rougis ou souris et tout. Je lis à fond dans tes intentions ! Pour moi, les mots sont sans intérêts, il n’y a que la façon dont les gens les transmettent qui m’intéresse… Je sais pas si tu vois ce que je veux dire… ?

— Si je vois… T’es un peu perché, elle m’a dit souriante.

Y avait des étoiles comme la veille, ça me fait cogiter les étoiles. Je sais pas pourquoi.

— C’est quand qu’on commence à écrire notre émission pour France Inter ?

— Quand tu veux… Tu penses que notre truc peut les intéresser ?

— Carrément ! Ça peut être vraiment cool comme émission d’été.

On a parlé une bonne heure, des choses qu’on doit faire ensemble. Je me sentais pas vraiment de revenir chez sa pote. J’étais bien là.

— Écoute, retourne chez ta copine et moi, je vais me trouver un petit parc pour dormir.

— À quoi tu joues Prince ! T’es con ou quoi ?! Soit tu viens avec moi, soit on se prend un hôtel ! Quoi qu’il en soit, je te laisse pas seul.

On s’est un peu brouillés, mais j’étais fatigué et quand tu es fatigué, t’es encore plus con que d’habitude.

— On va pas se prendre un hôtel et j’ai pas envie d’aller chez ta pote. Je veux juste dormir.

Je vous jure que j’étais vraiment fatigué, j’aurais dormi n’importe où.

Finalement, on se retrouvait au petit matin sur un banc d’arrêt de bus. Elle s’était étendue sur le banc avec sa petite tenue de gentille femme chic, sa tête sur mes genoux. Ça m’a touché. Je me suis dit que je tenais là quelqu’un pour qui je compte et d’important pour moi. J’ai fait la promesse au jour qui se levait et aux petits oiseaux chantant que je ferais en sorte de la garder à mes côtés. Pas jouer au con, d’autant plus que ma faible expérience m’a appris — j’espère — qu’il n’y ait rien de plus con que de s’écarter de quelqu’un qui nous aime ; tellement, il y en a peu. Des gens qui t’apprécient et tout, il y en a à chaque coin de rue ou avec qui tu peux passer des bons moments, sympatoche et tout, mais des gens qui t’aiment pas tant que ça.

— C’est pas ta place ici… Vas chez ta pote et on se capte plus tard.

— Je te jure Prince si tu me répètes ça, je te tape Prince ; tu me fais chier là! Je suis énervé alors n’en rajoute pas ! Je ne te laisse pas seul.

Lundi, je suis allé la rejoindre à la maison de la radio. On s’est invité à un pot de départ à la retraite d’une femme de France Inter, on a mangé à l’œil. Elle m’a fait un peu visité les locaux, puis on a quitté France Inter pour visiter un peu France Culture.

Il faisait terriblement chaud, on s’est posé à l’extérieur près des plantes à l’ombre. Ça me faisait plaisir de la voir dans son environnement.

Le lendemain, on a mangé à nouveau ensemble à la cantine de RFI. Et là, ça m’a paru encore plus évident quand je l’ai vue au milieu de ces techniciens, de ses voix écoutées par des millions de personnes. Putain. Elle était exactement là où elle devait être. Et moi où devais-je être à ce moment là ?

— C’est cool chez RFI.

— Oui, mais ils vont fermer…

— Pourquoi ?

— Ça marche pas trop fort… RFI, c’est la seule radio qui fait ce qu’elle fait, c’était périlleux.

— Les radios de Radio France n’ont pas un fond financier commun ?

Elle s’est mise à se moquer de moi.

— Ha comme c’est mignon Prince. Un fond commun… Vraiment c’est mignon. Tu vis où ? Réveille-toi, c’est fini les utopies ! Tout le monde est en concurrence en 2011 ! Allô Prince, reviens sur terre… Un fond commun, trop drôle… T’es vraiment mignon Prince.

Le lendemain matin, je partais pour Strasbourg, le cœur noué.

Dans → Autofiction, vie

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