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Le début de l’éternité

juillet 1, 2011

Cette dernière soirée à Angoulême, avant mon départ pour Strasbourg pour y passer l’été, je l’ai sentie plutôt morose. J’ai rejoint les autres qui avaient emménagé le petit jardin d’Iris, en dance floor, assez tard dans la nuit. J’étais resté de longues heures à la maison, couché sur le lit à regarder le plafond — d’abord dans le jour, et à peine eus-je le temps de «réaliser» que j’étais dans le noir ; non le plus complet puisque les rayons des phares des voitures de passage au dehors, me faisaient voir d’obscures lanternes magiques.

Donc depuis quelques heures — que je me trouvais étendu —, je sentais «quelque chose» tressaillir en moi voulant s’élever, mais dont la saveur trop confuse ne me permettait pas de le maintenir par delà les profondeurs d’où il s’était désancré. Quelques jours auparavant, tout juste après nos «grandes» soutenances de fin d’étude, en sortant du grand auditorium, découvrant alors un soleil généreux, j’eus le même sentiment ; mais n’étant pas seul et faignant de grands sourires de ravissement humbles, je ne pus venir en moi-même pour étudier cette conscience du quelque chose qui se débattait dans les profondeurs pour se montrer à ma clairvoyance. Mille fois il m’a fallu recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de faire le vide en pensant simplement à mes petites réussites d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Il se débattait trop loin, trop confusément ; à peine si je percevais le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne pouvais distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé, de quelle part de moi il s’agissait.

Vers une heure je débarquais chez Iris. Qu’est-ce que je peux être aberrant quand je le désire. Je me suis accaparé le mac d’Iris pour mettre un peu de rap et de techno ; entre chaque morceau, j’allais chauffer la piste suivi d’Iris avec qui nous nous lancions des battles de danse ; de temps à autre, je m’arrêtais pour discuter ou ramener quelqu’un sur la piste. Y avait aussi une copine d’Elisa, une fille dont vous entendrez parler dans quelques temps si elle gère correctement sa carrière artistique… Ce qui d’une certaine manière n’est pas gagnée puisque il est très facile de faire le con et de passer à «côté», même si on est le plus talentueux de la génération. Bref. Je suis allé voir la pote d’Elisa qui apparaît dans l’un des documentaires d’Elisa qui traîtait du corps de la femme, dans lequel elle parlait de la découverte de sa sexualité et surtout dans lequel elle mentionnait une vieille histoire qui aurait eu lieu entre elle et Elisa sous un pont — où elles se seraient embrassée. Alors ce jour-là étant — comme souvent — d’humeur taquine, je suis allé les voir toutes les deux, assises au fin fond d’une petite table.

«Yo les filles, que je leur ai lancé un peu agard. Qu’est-ce qui s’est passé sous ce pont ?

— T’aimerais savoir hein ? sourit largement Elisa.

— Ho oui que je savoir, ho que oui…, sur un mode un peu ado pervers»

Ce jour-là, j’ai pas mal fait rire Elisa à déconner sur la piste. À faire rire Irène parce que j’embêtais Nicolas G qui a eu la surprenante idée d’appeler sa fiction Et on entendra plus parler de toi, et comme j’aime beaucoup Nicolas, même s’il fût des temps où je le trouvais insupportable, aussi insupportable que l’on peut trouver un membre de sa famille, je ne peux alors m’empêcher de l’embêter, alors j’allais le voir pour le chambrer fraternellement sur sa fiction.

«Finalement Nico, tu avais pas mal vu juste quelque part… Après la diffusion de ta fiction effectivement, et on a plus entendu parler de toi ! Ce qui me fait penser à autre chose… Quel est l’antonyme le plus juste de Glorieux ?»

On a beaucoup déconné tous ensemble. C’était chouette. Je reprenais la main sur la piste en chantant à tue-tête sur du reggae qu’il n’y avait plus de blancs, ni de noirs, plus de M1, ni de M2 ; juste des enfants de creadoc. J’improvisais accompagné par d’autres ; puis je retournais une nouvelle fois vers Elisa et sa pote pour savoir comment avait tourné leurs affaires sous le fameux pont où elles s’étaient retrouvées, j’allais à nouveau danser, je revenais vers Nicolas — toujours pour rire — pour lui dire que la seule chose qu’il ferait de sa vie sera de faire les jingle des émissions de Radio France — parce que je dois admettre qu’il a une voix très radiophonique —, j’embêtais Iris, puis Marthe avec qui je me chamaillais parce que je l’empêchais d’approcher de l’ordinateur afin qu’elle ne puisse mettre les musiques qu’elle souhaitait, j’allais voir Irène pour lui dire que je trouvais très élégant son sparadrap autour de son oreille, je chauffais Romain pour que l’on se fasse des break dance endiablés. J’étais en forme.

Sonia n’était pas là, elle me manquait.

Sur la piste Irène et moi, on se serrait amicalement en nous disant que nous allions «nous manquer» cet été ; Iris est venue agrandir le cercle des accolades, rejoints par Nico ; j’agrippais l’épaule de Marthe qui passait furtivement dans le coin de mon champ de vision pour l’emmener dans le cercle d’amitié. J’avais déjà sensiblement vécu la même chose.

Je redressais tout à coup la tête, je regardais hagard autour de moi. Je sentais à nouveau la rumeur des distances traversées d’une intuition qui luttait pour accéder à mon expérience — de vie.

Au cours de la semaine, j’avais beaucoup parlé de l’année et de note chère école ; même que finalement je l’adorais. L’année à peine était-elle finie, déjà elle me manquait ; pas seulement dans ses meilleurs moments. Enfin… je dois reconnaître aussi qu’il n’y avait pas eu vraiment de pire moment.

Tôt quand je me rentrais y avait des étoiles ; je les contemplais toutes, ému par l’idée que ce que je voyais n’était que l’image venue des passés les plus obscurs. Je me murmurais : «ne dites jamais rien à personne, sinon tout finit par vous manquer»

Dans → Autofiction, vie

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