L’enfant du pays
1./ BUREAU DRH – INT – JOUR.
MALICK un français d’origine sénégalaise signe les papiers de son contrat dans le bureau du DRH d’une grande entreprise.
DRH (hautain)
Vous commencerez en septembre.
MALICK
Oui… (il jette un léger regard complaisant au DRH, puis il continue à signer son contrat) Tenez.
DRH (pressé)
Merci. (il saisit le contrat, il jette un coup d’oeil aux différentes pages) Nous sommes heureux de vous compter parmi nous. (il se lève, lui tend la main, Malick la sert) Que faites-vous cet été? (en l’accompagnant vers la sortie de son bureau)
MALICK
Je passe l’été chez mes parents à Strasbourg.
DRH (souriant)
Et bien revenez-nous en forme. Des nouveaux marchés nous attendent.
Malick tente de prendre une attitude connivente.
DRH
Vous avez des questions?
MALICK
Non, vos attentes m’ont été très clairement définies, merci.
DRH (lui ouvrant la porte)
Vous serez à l’aise parmi nous; nous avons de nombreux polytechniciens qui d’ailleurs forment une petite caste à part; vous ne serez pas en terre inconnu
MALICK
Merci encore.
DRH
Au revoir. (il ferme la porte)
2./ ASCENSEUR – INT – JOUR.
Malick prend l’ascenseur, l’ascenseur est bondé de cadres de l’entreprise: les hommes et les femmes sont habillés de façon similaire. (très uniforme)
3./ ACCEUIL – INT – JOUR.
Malick arrive à l’accueil.
MALICK
Puis-je récupérer mes affaires?
HOTESSE
Un instant s’il vous plaît. (elle revient avec un porte bagage à roulette contenant des sacs et valises)
MALICK
Merci. (il s’accapare de ses affaires) Au revoir.
Il sort du hall de l’entreprise.
4./ RUE: TAXI – INT – JOUR.
Malick met ses affaires dans le coffre d’un taxi. Il entre dans le taxi à l’arrière.
TAXI
Où allez-vous?
MALICK
Gare de l’Est, s’il vous plaît.
TAXI
Allons pour la gare de l’Est.
5./ GARE DE L’EST – INT – JOUR.
Malick marche dans la gare avec une droiture caractérisée, la cohue de personnes venant à contre sens s’écarte à son approche (comme s’il la fendait). Il se rend à la borne à billet: ces gestes sont nets et précis. Puis, il prend son train.
6./ TRAIN – INT – JOUR.
Malick est assis en première classe. Il regarde le paysage défiler sans réaction.
Le train arrive en gare de Strasbourg.
7./ TRAM STRASBOURG – INT – SOIR.
Malick est dans le tram : il est debout alors qu’il reste de nombreuses places assises. Une femme noire vient le voir.
FEMME (s’exclamant)
Mon fils! (elle s’approche) Tu as grandi, dis donc! Comment tu vas?
MALICK (froidement)
Je vais bien et vous?
FEMME
Le travail… Tu sais comment c’est… Toujours pareil.
MALICK
Comment se porte Omar?
FEMME
Il va bien: il cherche un travail, je regrette qu’il n’ait pas fait des études comme toi… Tu fais quelle année d’étude?
MALICK
Je viens de finir mes études.
FEMME
C’est très bien! Je suis vraiment fier! Vraiment… Tu as déjà une idée de ce que tu vas faire?
MALICK
Je commence en septembre comme conseiller d’entreprise.
FEMME
Mon fils, je ne sais pas exactement ce que c’est mais ça a l’air d’être un bon poste ! Tu as bien travaillé… Le temps passe si vite: je t’ai connu tout petit et maintenant tu es un homme. (elle est émue) Tu es un homme sérieux… Quand tu étais plus jeune, tu aimais tant rire. Tout le monde disait “Le fils d’Aminata qu’est ce qu’il aime rire” (elle le dira en wolof: dialecte du Sénégal). Tu prends déjà ton rôle de conseiller au sérieux (voyant que Malick ne se prête pas à la comédie, elle lui tape amicalement le bras)
Ils restent silencieusement dans le tram presque vide.
FEMME
Je descends ici. N’hésite pas à venir nous voir. Omar sera très content de te revoir.
MALICK
Au revoir.
8./ RUE CITE – EXT – SOIR.
Malick marche dans les rues d’une cité animée, HAKIM l’interpelle d’une voiture.
HAKIM
Malick! Malick!
Malick se rapproche de la voiture.
HAKIM
Comment tu vas?
MALICK
Hakim… Bien et toi?
HAKIM
Bien frère ! Alors le polytechnicien, qu’est ce que tu deviens sale lâcheur?
MALICK
Rien de spécial, je passe l’été chez ma mère.
HAKIM
Moi, je croyais que nous étions des frères t’es parti, plus de nouvelles. Je te sens pressé… Ecoute reviens après comme ça, on discutera un peu.
MALICK
Ok, à tout à l’heure. (Malick s’en va)
9./ APPARTEMENT: SALON – INT – SOIR.
Malick pénètre dans l’appartement. Son frère CHEIKH âgé de 8 ans et sa soeur FATOU âgé de 12 ans sont assis au salon, ils regardent la télévision.
MALICK
Salut les enfants.
CHEIK
Malick! (il se lève en toute hâte pour lui faire les bises)
Cheik l’embrasse chaleureusement, Malick est mal à l’aise.
FATOU
Salut… (elle se lève et lui tend la main)
Malick lui sert la main, Fatou fait une petite révérence de coutume en guise de respect. Malick est surpris du geste de sa soeur.
MALICK
C’est quoi ça ? Depuis quand tu fais des révérences quand tu salues ?
FATOU
Je ne sais pas… Je ne le fais pas en général, mais tu es mon frère… Je te respecte.
Malick prend cette réponse avec scepticisme.
MALICK
Elle est où maman?
CHEIK
Elle dort. Tu restes combien de temps avec nous ?
MALICK
Trois mois.
Malick laisse Cheik au salon excité à l’idée d’avoir son grand frère trois mois à la maison.
10./ APPARTEMENT: CHAMBRE MERE – INT – SOIR.
MALICK
Tu dors?
Elle allume la lampe de chevet.
AMINATA (fatigué)
Mon fils est de retour au pays.
Malick vient s’asseoir près d’elle.
AMINATA
J’avais ta nostalgie… (en lui caressant tendrement la main) Depuis que tu es parti pour ton école, tu n’es presque plus revenu nous voir alors que nous étions si proche. Maintenant tu vas rester deux mois avec nous! J’espère que tu te plairas avec moi et les enfants. Il faut que l’on réapprenne à nous connaître. Une famille quoi….
MALICK
Je vous appelais régulièrement.
AMINATA (souriante)
J’ai donné le maximum pour que tu en arrives là et j’ai fait de toi un robot… Tu prendras le matelas dans le débarras quand tu iras dormir. Le somnifère fait son effet… Nous discuterons demain quand je rentrerai du travail. D’accord mon chéri?
Malick se lève et s’apprête à sortir de la chambre.
AMINATA
Tu te souviens, il y a quelques années: on était juste tous les deux. Dans les moments durs, on était tous les deux; dans les moments heureux, on était tous les deux. Je t’aime Malick Diarri.
Il s’arrête, la regarde.
AMINATA
On est une toute petite famille: toi, moi et les deux petits. On doit se serrer les uns des autres… Comme une chêne, tu vois ce que je veux dire ? Bonne nuit, fils.
Malick sort.
11./ APPARTEMENT: SALON – INT – NUIT.
Malick, Cheik et Fatou regardent la télévision.
FATOU
Bonne nuit.
MALICK
Dors bien.
FATOU (secouant Cheik qui dort)
Allez, on va au lit. (Cheik se réveille)
CHEIK
Ciao mon pote.
MALICK
Bonne nuit Cheik.
Malick est seul dans le salon à regarder la télévision.
12./ APPARTEMENT : CHAMBRE – INT – NUIT.
Malick pénètre dans la chambre étroite, où les enfants dorment sur un lit superposé, avec un matelas et des couvertures. Il prépare sa couche par terre, il éteint la lumière.
13./ RUE: FOOTING – EXT – MATIN.
Malick fait une course à pied dans le quartier. Des jeunes le voient et le saluent de la main, Malick répond à leur salut avec réserve et trace plus vite.
14./ APPARTEMENT: BALCON – EXT – JOUR.
La rue est animée. Malick lit attentivement un livre assis au balcon. Le bruit ambiant ne le dérange pas. Aminata sort la tête de la fenêtre.
AMINATA
Tu es sûr de ne pas vouloir venir?
MALICK
Je suis un peu fatigué.
AMINATA (feignant être faché)
Tu fais rien pour être fatigué: on te fait tout ici, c’est comme si tu étais à l’hôtel !
MALICK
J’ai pas envie de venir… Vraiment.
AMINATA
Pourtant quand tu étais petit, tu aimais venir au mariage et en plus c’est le mariage de ton ami, ça lui fera vraiment plaisir de te revoir.
Malick ne répondant pas. Aminata le laisse.
Sa mère, sa soeur et son frère sortent de l’HLM en habit traditionnel sénégalais. Ils partent en voiture.
15./ APPARTEMENT: SALON – INT – NUIT.
Malick mange seul devant la télévision sur la table basse.
Malick est couché sur le canapé sous un drap, il regarde la télévision. Il s’endort.
16./ APPARTEMENT: SALON – INT – NUIT.
AMINATA
Tu ne veux pas aller dormir dans la chambre?
MALICK
Non, ça va. Je reste ici. Il était bien le mariage?
AMINATA
C’était un beau mariage ! Tout le monde te demandait… Je disais que tu n’étais pas venu parce que tu étais malade… Dors bien. (elle sort du salon)
17./ APPARTEMENT – INT – MATIN.
Malick est réveillé par des cris hystériques de PAMELA qui proviennent de l’appartement voisin. Malick va à la porte du hall d’entrée de l’appartement pour mieux entendre.
PAMELA
(hors champ)
Non ! Il est pas mort… Ne dis pas ça. (elle est en pleurs)
Patrick ne me dit pas qu’il est mort.
Malick reste longtemps à écouter les plaintes de Pamela, puis, il va s’habiller pour courir.
18./ RUE – EXT – MATIN.
Malick court à un rythme soutenu.
19./ HLM – INT – MATIN.
Malick revient de sa course à pied, il pénètre dans l’immeuble. Il y a du monde dans le couloir. Le dernier escalier menant à son étage est bondé de personne. L’appartement des voisins est ouvert. Patrick et Pamela sont séparés par le monde.
PAMELA (hystérique)
C’est à cause de toi qu’il est mort !
Pamela cherche à atteindre Patrick. On l’en empêche.
Patrick est proche de Malick, il pleure, il casse une vitre à main nue de rage. (il faudra ajouter de la folie à la scène)
PATRICK
(provocant les personnes qui l’entourent) C’est moi Patrick! Je suis un bonhomme! Moi, je suis un bonhomme! Qu’est ce qu’il y a ?! (il se tourne vers Malick) Malick, je suis un bonhomme, je suis un bonhomme mon vieux.
Patrick serre Malick contre lui.
PATRICK (murmurant)
je suis un bonhomme… (il le lâche)
Les personnes autour serrent Patrick, les uns après les autres pour le réconforter. Malick descend dans le hall du HLM, il s’assoit sur les escaliers. Il s’endort.
Il se réveille, il monte chez lui. L’immeuble est calme à présent.
20./ APPARTEMENT: COULOIR-CHAMBRE – INT – MATIN.
Malick pénètre dans l’appartement. La lampe de chevet d’Aminata est allumée.
MALICK
Tu as bien dormi ?
AMINATA
Oui et toi ?
MALICK
Non pas vraiment… Je crois qu’il y a eu un mort chez les RACHIDA…
AMINATA
(surprise, elle se lève)
Quoi !?
MALICK
J’ai pas tout compris à ce qui s’était passé, mais c’est en rapport avec Pamela.
AMINATA
Tu n’es pas allé voir ce qui se passait ?
MALICK
Que j’aille voir ce qui se passait alors qu’ils ont eu un mort !
AMINATA
Tu crois que Rachida s’il y avait un problème ici, elle ne viendrait pas espèce d’imbécile, tu n’es pas un homme ! (elle se lève) Sors de là !
Malick sort de la chambre, il attend sa mère dans le couloir pendant qu’elle s’habille. Elle sort de la chambre en l’ignorant. Elle quitte l’appartement.
Elle frappe à la porte des voisins (hors champ)
VOISIN
(hors champ)
C’est qui ?
AMINATA
(hors champ)
C’est moi ! Aminata !
On lui ouvre la porte et on claque la porte derrière elle.
Malick exténué s’assoit par terre dans le couloir.
21./ APPARTEMENT: CUISINE – INT – NUIT.
Toute la petite famille mange silencieusement autour d’un bol.
AMINATA
On lui a tiré dessus alors qu’il sortait de boite avec Patrick.
CHEIK
C’était qui?
AMINATA
Le mari de Pamela… (à Malick) Tu vas aller faire tes condoléances à Pamela avant qu’elle s’en aille.
MALICK
Avant qu’elle s’en aille où?
AMINATA
Ils vont ramener le corps en Algérie et elle y restera un mois ou deux d’après ce qu’elle m’a dit… Tu iras faire tes condoléances?
MALICK
J’irai…
AMINATA
Tu parles, tu n’iras pas… Je ne t’en parlerai plus.
22./ RUE: ACCIDENT – EXT – JOUR.
Malick sort du supermarché avec des sachets.
CHEIK
(faisant un match de foot devant un hall d’HLM)
Mon frère !
MALICK
Salut ! (il le regarde quelques instants jouer)
Malick s’apprête à poursuivre sa route, mais un enfant qui traversait la route manque de peu de se faire écraser par une voiture sous le regard de sa jeune mère sur le balcon.
MERE
Attention! (elle sort du balcon et prend les escaliers)
L’enfant choqué se couche par terre, il halète très rapidement. Sa mère sort du Hall de l’immeuble voyant son fils couchée par terre, elle s’évanouit.
Cheik court vers la femme évanouie.
MALICK
N’y va pas !!
Cheik s’arrête, il hésite et il poursuit sa route vers la femme.
MALICK (énervé)
Je te cogne connard ! (au conducteur de la voiture)
Malick lâche ses sachets, il court vers l’enfant couché sur le sol. Il respire.
CHEIK
Qu’est ce que je fais !
Des citadins s’attroupent tout autour de la scène. Malick se précipite vers la jeune femme inerte. Il prend son pouls. Il se lance dans un massage cardiaque.
MALICK
Elle ne respire pas ! Dégagez ! Faites de l’air. Dégagez bande d’imbécile !
Respirez !
La cohue autour de lui devient compact. Cheik tente malgré tout d’écarter le monde autour de son frère, il est aidé par ses amis.
MALICK
Vas voir! Le petit sur la route.
Cheik se faufile dans la cohue. Malick poursuit hystériquement le massage cardiaque. Elle finit par se réveiller.
CITADIN
Elle s’est réveillée!
Les citadins applaudissent. Malick debout est intimidé par cette considération. Les pompiers interviennent.
22./ RUE: RETOUR-HLM – EXT – JOUR.
POLICE
Elle ne respirait plus… vous lui avez certainement sauvé la vie… (Malick est ému) C’est bien fils.
On te contactera d’ici peu pour avoir ta déposition
MALICK
Pas de problème ; au revoir.
Malick va récupérer ses sachets, il est congratulé par les citadins.
Il rentre chez lui.
23./ RUE: FOOT – EXT – SOIR.
Malick fait un match de foot sur une petite place autour de laquelle de nombreuses équipes attendent leur tour. L’équipe de Malick perde le match. Ils sortent du terrain.
MALICK
C’est de ta faute si on a perdu…
HAKIM
De quoi tu parles? Tu as craqué mon vieux! Tu as manqué des actions plus dures à rater qu’à réussir ! C’était presque inédit dans l’histoire du monde ! Rigolo va…
Malick rit et va s’asseoir par terre. L’ambiance est chaleureuse. Malick remarque que le jeune enfant qui a manqué de se faire écraser, l’observe. Malick le reconnaît.
MALICK
Comment tu vas petit?
L’enfant court chez sa mère assise non loin de là. Malick et la jeune mère s’observent avec complicité.
24./ APPARTEMENT: FENETRE – INT- JOUR.
Malick regarde avec plaisir la rue animée de sa fenêtre. Une voiture s’arrête devant son HLM, Pamela sort de la voiture. Le pas léger, elle se dirige vers le HLM. Malick l’observe, puis précipitamment, il va dans son hall d’entrée, met ses baskets et sort de l’appartement.
25./ HLM: ESCALIER – INT – JOUR.
Malick descend les escaliers et tombe nez à nez avec Pamela.
MALICK
Ravi de te revoir Pamela. Mes condoléances… J’aurais voulu venir plus tôt, mais tu vois comment c’est parfois…
PAMELA
(très souriante)
Merci.
Malick poursuit sa route. Il sort de l’immeuble.
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